Europe


Un pas en avant courageux : l'initiative franco-allemande pour la reconstruction économique de l'UE

La proposition conjointe du président français Emmanuel Macron et de la chancelière allemande Angela Merkel de créer un " European Recovery Fund „ (un Fonds européen de relance ») pour la remise sur pied de la Communauté des États européens peut à coup sûr être considérée comme un événement politique de premier ordre. "C'est une avancée politique majeure", écrivait Pascal Coquis, éditorialiste du quotidien « Dernières Nouvelles d'Alsace » à Strasbourg. Elle est le signe qu’un tabou a été brisé. Que la solidarité n'est subitement plus un gros mot et qu’ peut le prononcer à table, même à vingt-sept ».  [1] 

Le point de départ : la crise du corona en Europe

 Il est incontestable que la crise de corona a non seulement fait de nombreuses victimes, mais qu’elle a également entraîné une perte immense d’agents économique qu’il ne faut en aucun cas sous-estimer. En tant que pandémie, elle a montré qu'elle ne respecte pas les frontières nationales. Nous sommes tous dans une situation exceptionnelle : chaque État membre de l'UE, presque chaque pays du monde, est touché d'une manière ou d'une autre. 

Dès que sa propre vie, celle de sa famille et de ses amis proches ne sera plus directement menacée en termes de santé, l'attention de chacun se reportera sur le prochain niveau de problèmes : l'économie. Effectivement, la récession économique continuera probablement à se faire sentir pour nous tous pendant plusieurs années encore et ne pourra être surmontée que pas à pas et à petits pas. Et pas seulement cela. Beaucoup disent que la crise du corona est le plus grand défi de l'histoire de l'Union européenne. Le risque est réel de la voir s'effondrer littéralement sous l'effort personnel et économique exigé des citoyens et des États-nations pour combattre le virus.

 Bien entendu, il est compréhensible que, face à la menace, les différents États membres commencent par se retourner d'abord sur eux-mêmes afin de prendre des mesures  de survie rapides et efficaces. À long terme, cependant, cette façon individuelle de lutte contre la crise n'est pas appropriée pour contrer une menace pesant sur toute l’Europe. Par-delà les mesures individuelles, il est également nécessaire de mettre en place des mesures paneuropéennes durables. Pour notre cohésion et pour notre bien à tous, car sans un marché intérieur qui fonctionne, même l'État européen le plus stable économiquement pourrait bientôt faire ses valises. 

Le plan : agir ensemble plutôt que seuls

 L'étonnante initiative franco-allemande de création du Fonds européen de reconstruction repose désormais sur cette conviction. L'objectif est de lever un total de 500 milliards d'euros pour l’UE sur les marchés financiers d'ici 2027 et de les insérer à des fins spécifiques dans le cadre budgétaire pluriannuel de l'UE. Ce crédit européen cofinancé doit bénéficier sous forme de subventions avant tout aux régions qui ont le plus souffert de la crise 

Il est prévu de compenser leurs dettes par des contributions nationales au-delà de 2027 et sur une période plus longue. Selon les termes de Tina Hassel : "Pour le bénéfice des personnes les plus touchées - mais remboursé par tous, selon la clé de répartition du budget de l'UE en vigueur à l'époque". [2]C'est de la solidarité européenne par excellence.  

Il convient de noter que dans cette situation exceptionnelle, les leaders allemands et français ont rapproché leurs points de vue Nord/Sud contradictoires et ont effectivement pu se mettre d'accord sur une initiative commune. Cette approche rappelle directement ce qui s’est passé lors de crises antérieures et le rôle qu’y ont assumé l'Allemagne et de la France. La coopération franco-allemande semble avoir repris de la vitesse après une longue période.

Le défi : convaincre les 27

La proposition franco-allemande à la Commission européenne doit bien sûr d'abord être acceptée par la Commission, puis ratifiée par les 27 États membres - un défi particulier en raison des divergences d'opinion considérables qui ne nous ont pas échappé lors de précédent débats. On voit d’ores et déjà que certains États n'accepteront pas l'initiative sous cette forme, car ils rejettent le principe de communautarisation de la dette. Concrètement, il s'agit actuellement de l'Autriche, du Danemark, de la Suède et des Pays-Bas. L'Allemagne fait traditionnellement partie de ce groupe dont les convictions sont fondamentalement en contradiction avec celles de la France et d'autres États en majorité  méridionaux. En 2008 et 2011, alors que la Grèce était au bord du gouffre, il y eut une forte opposition à verser des subventions dans le "puits sans fond" grec et, en Allemagne, de fortes protestations se firent entendre contre l'Union européenne que l’on affubla du nom d'"Union des transferts". Dans ce contexte, l'accord franco-allemand actuel n’en semble que plus étonnant. Il suggère que la ligne allemande a changé, voire qu’elle a été rompue. Dans sa chronique "La rupture de tous les tabous",[3] Ursula Weidenfeld souligne explicitement la démarche inhabituelle de la chancelière allemande, laquelle fait l'objet d'un débat très controversé au sein de la République fédérale. Elle spécule que cela n'a été possible que parce que le Chancelier ne veut pas se présenter à la réélection en 2021

Le contexte : Merkel sur les traces de ses prédécesseurs

Voilà pour l'analyse actuelle. Mais quiconque dirige un gouvernement, qu'il s'agisse de Merkel ou de Macron, n'agit pas dans le vide et jette toujours un coup d’œil sur l'histoire de son pays.

Peut-être Angela Merkel a-t-elle pris dans sa décision Gerhard Schröder pour modèle. En 2005, peu avant la fin de son temps à la chancellerie, Schröder avait décidé de promulguer l'Agenda 2010 qui prévoyait des réductions drastiques des prestations sociales, notamment dans le monde du travail. Il était ainsi certain de perdre sa majorité de gauche, mais en même temps d'apporter un soutien d’urgence à l'économie allemande alors boiteuse, comme il l’a expliqué récemment dans une interview qu’il a accordée au magazine  "Le Point". [4] La CDU de Merkel, alors dans l'opposition en 2005, avait soutenu la réforme de Schröder en votant pour elle au Bundestag et elle en bénéficia la même année suite à l'élection de sa présidence comme successeur de Schröder à la chancellerie. 

Il reste à voir si Schröder avait réellement planifié tout cela, car il aurait certainement souhaité rester chancelier, comme  son comportement après les élections fédérales de 2005 l’a fait supposer. Dans cette interview avec la journaliste française Pascale Hugues, il a regretté en tout cas que le président socialiste français François Hollande ait pris en 2017 une autre voie que celle qu'il avait lui-même suivie. A la veille d’élections qu'il allait perdre face à Macron, et c’était évident, Hollande aurait pu mettre sur les rails des réformes audacieuses. Mais cette dernière décision d'Angela Merkel pourrait bien s’être inspirée également d’Helmut Kohl qui, en 1992, au sommet de sa gloire, deux ans après avoir donné aux Allemands de l'Est le mark allemand qu'ils appelaient de leurs vœux, transforma celui-ci en euro dans l’intention de rendre irrécusable l'unité de l'Europe. Le mark allemand était alors l'emblème de la République fédérale. Le fait d'y renoncer a certainement nui à Helmut Kohl et a contribué à son éviction en 1998.

La décision de Merkel et de son collègue Macron, il y a quelques jours, d’aller coude à coude à l’aide des États du sud de l'Europe "chroniquement endettés", était, vue d’Allemagne, tout aussi peu économique, mais non moins politique. La crise de Corona a rendu possible beaucoup de choses qui auraient probablement été impensables sans elle. L'aura de Merkel n'est certainement pas aussi brillante en ce moment que l’était celle de Kohl deux ans après la réunification allemande, mais, depuis son discours télévisé du 18 mars 2020, elle a engrangé de nombreux points de par sa gestion de la crise du corona. Elle peut donc se permettre à nouveau de nager à contre-courant dans son pays. Défiant tous les prophètes de malheur, elle a donc opté pour une Europe unie comme stratégie de survie pour l'Allemagne. Comme Kohl à l'époque, elle sait que la République fédérale d'Allemagne ne peut rester forte à long terme sans une UE globalement saine.

Un coup de pouce à Macron : ils ont repris le collier

Emmanuel Macron peut également se prévaloir du succès qu’est pour lui cette décision franco-allemande de mai 2020. Dans son pays on lui avait reproché les tergiversations de Bruxelles et de la BCE à engager des fonds dans le redressement économique et financier de l'UE. Aujourd'hui, les élites françaises se réjouissent

 à l'unisson. Dans les « Dernières Nouvelles d'Alsace » que nous venons de mentionner, le Français Pascal Coquis a écrit : "L'Allemagne a changé de camp". Jusque-là, souligne-t-il, il y avait deux camps, le premier "des vertueux, des travailleurs, ceux qui épargnent à la sueur de leur front, et l'autre, les « cigales » si l’on veut que la métaphore soit poétique, les  fainéants et les escrocs si on la préfère plus juste » qui gaspillent leur propre argent et celui des autres.

Pour Coquis, c’était important que Berlin se porte garant de ce fonds. Après tout, cela a fait une grande différence « quand le poids lourd de l’économie de la zone euro parle, on l’écoute. Cette parole porte ». Bref, l'Allemagne, "le poids lourd", n'appartient plus au camp de l'austérité à outrance, a déclaré l'éditorialiste français. Le journal « Aujourd'hui en France » est allé plus loin dans la jubilation.  [5] Dans son numéro du 21 mai 2020, il s’est réjoui que la République fédérale d'Allemagne ait quitté "le club des radins". Les Français semblent sûrs que les autres États du Nord, plus l'Autriche, se joindront au soutien des "canards boiteux" d'Europe. On ne peut que l'espérer. Le fait est que l'Allemagne et la France ont fait un pas en avant extraordinairement courageux et nécessaire dans cette situation particulière et que, mettant entre parenthèses leurs convictions basiques traditionnelles, elles se sont une fois de plus "ressaisies" pour parvenir à un compromis. Car c'est et cela restera un compromis bâti sur des concessions des deux côtés : une possible mise en commun de la dette sans Corona/Eurobonds. 

Toutefois, la question de savoir si le moteur franco-allemand qui a fait la preuve de ses vertus à maintes reprises en temps de crise au cours des décennies passées sera assez fort cette fois-ci aussi, dépend de façon très décisive de la volonté des 25 autres États membres de se joindre à la proposition commune et de faire de la solidarité européenne si souvent proclamée une réalité. Après tout, les situations exceptionnelles requièrent des mesures exceptionnelles. (Sophie von Stralendorff, 21 mai 2020)

[1] Pascal Coquis (20.05.2020) : "Tentative d’échappée en solidaire“, Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA), „L’EDITORIAL“ S. 3.

[2] Tina Hassel (18.05.2020): „Mutig am Abgrund“, verfügbar unter: https://www.tagesschau.de/ausland/corona-deutschland-frankreich-eu-103.html

[3] Ursula Weidenfeld (20.05.2020): „Der Bruch aller Tabus“, verfügbar unter: https://www.t-online.de/finanzen/id_87906590/nur-angela-merkel-kann-fuer-neue-staatsschulden-zugunsten-anderer-laender-werben.html

4 Pascale Hugues (4.03.2020). Interview: « Gerhard Schröder juge Emmanuel Macron ». « Le Point ».

[5]Henri Vernet und Charles de Saint Sauveur (21.05.2020). « Macron et Merkel feront-ils plier le « club des radins » ?. « Aujourd’hui en France ». S. 5. 


Communiqué de presse du ministre fédéral allemand des Affaires étrangères Heiko Maas à l’occasion de la Journée de l’Europe (le 9 mai 2020) :

« L’unification européenne est un cadeau – notamment pour nous, Allemands. Nous en sommes particulièrement conscients alors que nous commémorons la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y a 75 ans. Le 8 mai 1945 en effet, l’Europe était libérée du joug nazi, et nous avec elle. Cette guerre impitoyable cessait enfin, après avoir fait d’innombrables victimes et causé tant de destructions. Ce que nous, Européens, avons construit ensemble depuis lors est unique au monde. Nous en sommes fiers et c’est en même temps une motivation au vu de la crise que nous traversons actuellement.

Notre Europe, unie dans la solidarité et la diversité, fait face à un défi tel qu’elle n’en a probablement plus connu depuis la fin de la guerre. Nous luttons ensemble contre le coronavirus et ses funestes conséquences. Les images qui nous parviennent des zones les plus durement touchées ont bouleversé toute l’Europe. Nous souhaitons particulièrement remercier tous les soignants, qui se battent pour sauver chaque vie.

Si nous regardons ce qui s’est passé au début de la crise, il faut bien l’avouer : l’Europe n’était pas suffisamment préparée à cette pandémie. Les premiers jours, de nombreux pays se sont beaucoup centrés sur eux-mêmes, et l’Allemagne ne fait pas exception. Cela était cependant nécessaire dans un premier temps afin d’assurer notre propre capacité d’action, puis de pouvoir venir en aide aux autres. Mais ensuite, l’Union européenne n’a cessé de s’élever à la hauteur du défi que représente cette crise. Dans de nombreux domaines, nous avons su trouver des réponses communes : nous coopérons dans l’approvisionnement en produits médicaux et dans la recherche d’un vaccin. L’Allemagne a par exemple accueilli en soins intensifs des patients italiens, français et néerlandais. Enfin, nous avons aussi mobilisé en un temps record plus de 500 milliards d’euros pour venir à bout de cette crise.

Le fait est que cette solidarité entre pays de l’UE est unique au monde. Cela doit nous donner à tous le courage nécessaire pour le long chemin qu’il nous reste encore à parcourir. L’Union européenne devra sortir grandie de la crise, telle est la conviction du gouvernement allemand. Pour cela, l’Allemagne va continuer à faire preuve de solidarité.

Je vous souhaite à tous une bonne Journée de l’Europe 2020. Prenez soin de vous ! »


Éviter les effets néfastes de l’autre côté de la frontière

Avant la réunion d’un Conseil européen appelé à créer un fonds de soutien à la relance économique de l’Europe, le jeudi 23 avril 2020, la secrétaire d’État française aux Affaires européennes, Amélie de Montchalin,  donnait  à notre confrère « Aujourd’hui en France » une interview qui n’a rien perdu de son actualité. On en retiendra surtout que l’Europe doit recouvrer son antonomie de production et que la fermeture momentanée des frontières normalement ouvertes dans  l’espace Schengen relève de la politique de santé sans la connotation nationaliste que lui attribuent certains (voir notre rubrique Débats). (JPP)

Question. Du Danemark à l’Espagne, de l’Allemagne à l’Italie, on a l’impression d’un déconfinement en Europe en ordre dispersé. Ne faudrait-il pas harmoniser ?

Réponse. Une harmonisation totale n’aurait pas de sens puisque, le virus n’étant pas répandu de la même manière, la situation sanitaire n’est pas la même partout. Notre objectif, pour éviter une deuxième vague, c’est une coordination des stratégies de déconfinement. Ne pas se mettre en danger les uns les autres : certaines mesures prises par tel ou tel pays sans prévenir pourraient avoir des effets néfastes de l‘autre côté de la frontière. Je passe le plus clair de mes journées avec mes homologues des sept pays qui nous entourent pour bien préparer les choses. *

Que faut-il faire ?

Si l’on rouvre l’activité économique, les commerces, d’un côté, il faut regarder par exemple comment les frontaliers peuvent s’y rendre, comment organiser les transports qui traversent la frontière. Il faut assurer une forme d’égalité de part et d’autre, que les travailleurs aient les mêmes droits des deux côtés de la frontière.

Un pays donnera-t-il le la du déconfinement ?

Si l’on garde l’exemple des zones frontalières, il faut d’abord tenir compte des bassins de vie. S’inspirer de la réalité de la vie quotidienne pour passer, dans un deuxième temps, à la mobilité plus large. Il y aura des phases intermédiaires, où ce ne sera ni vraiment ni la vie confinée ni la vie totalement fluide.

L’après-crise, avec la relance économique, est-ce l’enjeu du sommet européen ? 

Le but est de rendre notre action à vingt-sept utile. Comment sortir ensemble et debout de la crise sanitaires actuelle et de la crise économique qui se profile. Sinon, la crédibilisé de l’Europe va en prendre un sacré coup. L’outil, c’st un fonds de relance et de reconstruction, solidaire. Il faut une capacité de relance en commun, car nos économies sont extrêmement interdépendantes. Nous sommes tous les fournisseurs et les clients de nos voisins. Aucun pays, si riche soit-il, ne peut se relancer seul.

Concrètement qu’allez-vous faire ?

Un plan de soutien européen aux entreprises petites, moyennes et grandes du continent pour qu’elles puissent continuer à produire, vendre et exporter. Et avoir des salariés sur le sol européen pour garantir notre autonomie stratégique. On voit bien qu’il faut investir collectivement en Europe dans le secteur sanitaire et médical pour sortir de cette dépendance très forte en matière de médicament ou d’équipements médicaux. Il faudra relocaliser des filières de production, arriver à une véritable souveraineté stratégique européenne.

De quelles sommes disposera ce fonds ?

Il faut qu’il dispose de plusieurs centaines de milliards d’euros, cela dépendra de l’horizon qu’on lui donnera et des besoins des secteurs industriels. Des moyens dont ils auront besoin pour rester en Europe. C’est trop tôt pour le dire, mais 1 000 milliards d’euros serait l’ordre de grandeur.

* Espagne, Italie, Suisse, Allemagne, Luxembourg, Belgique, Royaume-Uni.

(publié avec l'autorisation du Ministère)


L'hebdomadaire allemand à grand tirage " Bild am Sonntag " a publié le 12 avril 2020 une interview de la présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen. Après six semaines de travail sans quitter son bureau au Berlaymont à Bruxelles, elle a rejoint sa famille en Basse-Saxe dans sa voiture de fonction et a répondu aux questions au téléphone dans un langage clair et simple. Nous avons retenu celles concernant L’EUROPE:

"L'Europe est dans sa plus grande crise. L'UE est-elle en train de mourir du coronavirus ? »

"Au début, il y avait un grand danger que l'Union européenne se disloque. Il y avait un manque de solidarité, tout le monde ne regardait que ses propres problèmes, les frontières se fermaient sans consultation. Au bout de quelques jours, non seulement la circulation des marchandises a faibli, mais les États membres ont également constaté que cela aggravait leurs propres problèmes. Aujourd'hui, la volonté de s'en sortir ensemble est de retour. On trouve des solutions qui étaient impensables il y a seulement six semaines. En conséquence, le sentiment de communauté et de confiance se développe. » (...)

 "À quoi ressemblera votre Europe après Corona ?"

"Nous avons commencé dans la crise avec 27 petits cœurs timides et repliés sur eux-mêmes. Maintenant, nous grandissons ensemble avec un seul cœur. Il doit battre encore plus fort. Je travaille dur sur ce point. Je veux que nous disions un jour : c'était dur, mais nous l'avons fait, nous avons grandi en tant que communauté européenne dans cette crise".

Et les mesures de CONFINEMENT :

"Quand pourrons-nous remettre notre économie, notre vie quotidienne sur les rails ?"

"Dans les prochains jours, nous présenterons des lignes directrices avec des recommandations sur la manière de lever les mesures d'urgence - très soigneusement, étape par étape. Nous ne mentionnons pas de date car les États membres se trouvent à des stades très différents de la pandémie et que chaque pays décide pour lui-même".

"Et les vacances d'été ? Réserver maintenant ?"

"Mon conseil est d'attendre de faire des plans. Pour les mois de juillet et août, personne ne peut faire de prévisions fiables pour le moment".

On n’a pas dit toute la vérité sur l’action de l’Union Européenne

 Pas plus que l'Amérique, l’Europe  n’a échappé au désarroi provoqué par une pandémie que personne n’avait attendue,. La vitesse de propagation et de pénétration du virus, sa nocivité très supérieure à une grippe ordinaire exigeaient une contre-offensive médicale dont nous n'avions pas les moyens, surtout s'agissant de grands organismes comme le sont des Etats et, a fortiori, un groupement d'Etats, tel l'Europe. Il n'y avait eu ni prévention, ni alerte, ni immunisation. Bien malin qui aurait qui aurait pu prévoir l'ampleur de ce phénomène inédit. Il est facile après coup à des partis minoritaires et à des individus déviants d'accuser les élus d'imprévision et d'impréparation. Ces forces du refus sont estimées dans toute démocratie à quelque 30 % du corps électoral. Une catégorie assez constante.

La cible de la grogne et de la rogne a donc été,  comme toujours, outre les gouvernements nationaux qui servent de paratonnerre, l'Union Européenne et ses institutions. Elle sont devenues dans les médias un bouc émissaire incontournable. La Banque Centrale Européenne ayant attendu pour entrer en action les décisions  des Etats membres qu'elle a mis ainsi au pied du mur, le mécontentement eut d'emblée une proie toute trouvée.  Se sont ajoutées les longues discussions des Etats-membres pour  parvenir à un consensus sur un programme de lutte anticrise. Ainsi le mécanisme du déni s'est-il enclenché et les médias l'ont-ils amplifié, car la caisse de résonance négative est toujours prête dans les rédactions étant donné que les lecteurs attendent de lire ou d'entendre que l'Europe va mal.

 On attend en somme que l'Europe incarne l'inefficacité dans la division. Cette caricature n'est pas seulement la rengaine des populistes europhobes, elle est basique, elle nous dépeint depuis des décennies une Europe  systématiquement incapable, divisée, indécise, engluée dans débats interminables qui, pourtant, sont l'essence même de la liberté d'opinion et, en l'occurrence, du respect des identités et autodéterminations des Etats-membres. Ces débats sont l'expression d'une diversité constructive, bien préférable aux diktats et oukases d'un dictateur ou d'un politburo. Dans le Comecon soviétique à l'époque, il n'y avait pas de longs débats.Et il ne semble pas qu'il y en ait souvent, non plus,  dans la petite Union Eurasienne de Monsieur Poutine.

Ces débats au sein du Conseil européen des chefs d'Etats et des ministres, ainsi qu'au Parlement européen reflètent toutes les facettes des problèmes et font la synthèse des divers intérêts. Ils sont la preuve que la République européenne est une démocratie vivante.

Une assistance peut-être pas très altruiste

 Apparemment préparé à lutter contre ces incendies viraux dont leur pays est coutumier en raison peut-être de ses us et coutumes culinaires ou médicaux, le gouvernement chinois est accouru dès qu'il l'a pu, non sans le dire et faire dire, à la rescousse des Européens en difficultés,vu l'incapacité de leurs dirigeants. Il a montré simultanément chez lui par contraste l'efficacité des ses méthodes de confinement et refoulement du mal. L'occasion n'était-elle pas belle ? Un ennemi commun de l'humanité ! Il n'en a pas fallu davantage pour la Russie de Vladimir Poutine, ce grand pays humanitaire, s'associe avec quelques moyens impressionnants tels son gros transporteur aérien l'Antonov. 

Certes, les remerciements sont de rigueur envers ces deux grandes puissances qui par ailleurs massacrent et emprisonnent joyeusement leurs sujets ou leurs voisins.

Mais on aimerait savoir ce qu'en pensent réellement ces derniers et ce qu'il en est vraiment de la pandémie dans ces deux grands Etats. En Russie, l'impréparation semble totale et l'on ne sait à peu près rien de ce qui se passe ou va se passer. En Chine, le foyer est curieusement resté circonscrit à une province et une grande ville tandis qu'ailleurs les activités n'étaient pas interrompues. Quel est en l'occurrence le prix de la vie humaine ? Retenons que l'expérience nous dit qu'on ne peut faire aucune confiance aux données statistiques des régimes dictatoriaux. Chez eux ne peut être que ce qui doit être. 

Russes de Poutine et Chinois de Xi Jinping se sont donc hâtés de voler au secours des maillons faibles de la chaine européenne, l'Italie qu'une rumeur bien entretenue prétendait abandonnée par les Européens, et subsidiairement la France en manque de stocks de masques et d'appareils de respiration. Les Russes ont mis quelques moyens dans l'opération, y compris en envoyant  des médecins et camions militaires et len faisant circuler leur impressionnant appareil de transport aérien, l'Antonov  (voir ci-après l'article de M. Berenguer). C'est de bonne guerre après qu'on ai dit pis que pendre de l'Airbus militaire européen A 400M. Lors d'une livraison de masques chinois à Orly, on a vu  apparaîtretrès brièvement au petit écran français un drôle de bonhomme en uniforme qui a assuré avec un curieux accent que tout cela n'était pas payant, mais aussi le produit de dons d'entreprises et associations chinoises. Une sorte de propagande subliminaire.

On se doute bien pourtant que le contribuable français payera son écot à Pékin et à Moscou que cette aide n'est pas du pur altruisme comme l'Europe, elle, en est coutumière, notamment en Afrique. L'altruisme n'est la religion ni des héritiers de Staline, ni de ceux de Mao. Il s'agissait surtout de montrer que l'Europe est inefficace et que les régimes chinois et russes sont généreux. C'est un magnifique exemple de "solft power", cette diplomatie du charme que Chinois et Russes pratiquent depuis plusieurs années à côté de leur "hard power" militaire. Notons qu'en 2019, l'Italie a signé un accord avec la Chine pour s'associer la fameuse "Route de la soie", tentacule jetée par Pékin en direction de l'Europe.

Une vision faussée de l'Europe

L'Europe prête le flanc aux ingérences. L'idée qu'elle est l'expression d'un désaccord profond domine un peu partout et la propagande europhobe joue donc sur le velours en relevant les conflits intraeuropéens. A noter d'ailleurs que ni la Chine, ni la Russie, ni les Etats-Unis ne reconnaissent cette entité de droit international qu'est l'Union Européenne. Ces Etats s'adressent toujours à des pays européens et non pas à leur  union.  Et ce, vingt ans bientôt après le Traité de Maastricht qui l'a consacrée. Mais si les médias européens donnent la main à des puissances extérieures qui attisent nos divisions, alors pourquoi pas ? Chaque fois que nos médias évoquent l’Europe, on perçoit toujours un bruit de fond négatif. C’est une tradition médiatique, en dépit des réalités. L'Europe est perçue comme à travers des lunettes déformantes. Elle est la cible d'une "contamination symbolique", un symbole infecté par un virus idéologique.

En Europe, on ne maquille rien, mais les mauvaises nouvelles sont enregistrées tandis que les bonnes sont occultées ou sont fugaces. A-t-on vraiment bien retenu que le 9 avril 2020 un jalon important amarqué l’histoire de l’Union Européenne ? Il n’a fallu que trois quart d’heure ce jeud-lài pour qu'elle s’accorde sur une réponse économique commune face au sur un programme de lutte contre la pandémie de Covid 19 et de relance de l’économie de notre continent. Après une première réunion infructueuse le mardi précédent, puis des échanges tendus, les 27 ministres européens des Finances sont finalement parvenus à s’entendre en vidéo-conférence, trouvant un terrain d’entente avec les Pays-Bas, longtemps inflexibles. “La réunion s’est achevée sous les applaudissements des ministres”, a annoncé sur Twitter le porte-parole du président de l’Eurogroupe aux alentours de 22h 00. Le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, a, quant à lui, salué un “excellent accord”, incluant “540 milliards d’euros disponibles immédiatement” et “un fonds de relance à venir”.

Cet accord n'aurait pas été obtenu sans un coordination étroite de la France et de l'Allemagne. Emmanuel Macron et Angela Merkel se sont relayés dans les dernières heures pour faire céder leur collègue néerlandais Mark Rutte toujours implacable s'il est question d'argent.  (ATS - 10/04/2020)

Anne Sander remet les pendules à l'heure

La première chose qu'on entend et lit toujours dans nos médias, c'est que les ministres du Conseil européen ne se sont pas accordés ou que la Commission européenne n'a rien fait, qu'elle ne s'accorde pas pour épauler ses Etats membres. Pourtant dans cette période de confinement et d'isolement au cours de laquelle l'alimentation de la population a été si décisive, on devrait se souvenir que, sans les aides de Bruxelles, l'agriculture française et européenne en général n'existerait plus. Nous aurions été dépendants d'importations extra-européennes coupées par la quasi-mise en quarantaine du globe. Oui, nous aurions connu des famines.

Quant au Parlement Européen,  on préfère l'ignorer. Quand les médias rendent-ils compte de ses travaux ?

Comme l’écrit ci-après la députée européenne de Strasbourg, Anne Sander, Questeur au Parlement Européen, dès les premiers symptômes de la crise sanitaire, « les premières réactions des Etats membres de l’UE, prises sans concertation et dans l’urgence, lors de l’émergence du Covid-19 dans nos pays, n’ont pas donné une bonne image de la gouvernance européenne ni d'une Europe unie". "Mais, précise-t-elle,  derrière ces « couacs » qui ont largement été relayés par les médias, de nombreuses actions ont été entreprises au niveau européen ». Pourquoi en effet les médias voient-ils toujours la petite ombre au tableau européen ? On ne leur demande pas de voir la lumière, mais au moins de signaler les clairs obscurs.

 Contrairement à ce qui s’est dit, les institutions européennes, dont le Parlement, ont agi,  dans le cadre des compétences qui leur sont attribuées, face à la crise du covid 19, souligne Anne Sander. Dans un message que la députée a diffusé début mars 20,  elle a récapitulé quelques exemples :

Economie

  • Injection de plus de 1 000 milliards € dans l’économie par la Banque Centrale Européenne
  • Mobilisation de 8 milliards d’euros pour soutenir 100 000 PME et ETI via le Fonds européen d’investissement (FEI)
  • Flexibilisation du cadre en matière d’aides d’Etat, autorisant les Etats membres à renflouer plus facilement les entreprises en difficulté

Emploi

  • Réflexion sur la création du nouvel outil SURE, d'une enveloppe de 100 milliards €, visant à soutenir les activités à temps partiel dans les Etats membres les plus touchés par la crise.
  • Adoption des Fonds structurels (FESI), dont le FSE pour le cofinancement de mesures liées à l'emploi
  • Plus grande mobilisation du Fonds européen aux plus démunis (FEAD)

Recherche

  • Investissement de 47,5 millions € pour soutenir 17 projets européens de recherche pour la mise au point de vaccins ou de nouveaux traitements
  • Développement, par le Centre Commun de Recherche, d’un nouveau système permettant aux laboratoires de vérifier la fiabilité des tests de détection du coronavirus

Santé

  • Lancement d'un essai clinique européen sur 4 traitements dans 7 Etats sur 3200 patients
  • Prises en charge transfrontalière de patients, notamment Alsaciens, par l’Allemagne, le Luxembourg et la Suisse
  • Passation d’un marché conjoint permettant la création d’une réserve RescEU de matériel médical, financé à 90% par l’UE

Agriculture

  • Prolongation du délai pour la présentation des demandes de paiements directs de la PAC pour 2020 et plus de souplesse dans sa gestion
  • Facilitation de la libre circulation des travailleurs indispensables au monde agricole, dont les récoltes printanières reposent en partie sur cette main d’oeuvre

Mobilité

  • Rapatriement de 250 000 citoyens européens depuis le début de la crise grâce au mécanisme de protection civile de l’UE
  • Mise en place de “voies vertes” pour assurer la continuité de la libre circulation des marchandises, permettant d’éviter des situations de pénuries dans l’UE
  • Assouplissement des règles concernant l’utilisation des créneaux aéroportuaires par les compagnies aériennes mettant ainsi fin au phénomène des “vols fantômes”

 « Cette situation exceptionnelle, écrit la députée,  ne trouvera d’issue que si nous nous coordonnons au niveau européen, pour soutenir sur le court et le long terme, le secteur médical, le secteur agricole, les transports, aider les travailleurs frontaliers et soutenir les PME, qui sont la colonne vertébrale de l'économie européenne ». Vous pouvez la contacter :

Parlement européen - Anne Sander  1, avenue du Président Robert Schuman - 67070 Strasbourg - anne.sander@europarl.europa.eu - tél +33 3 88 17 75 25


Les frontières du virus

Ces jours derniers, en marge  de notre état de citoyen confiné, les scènes du dehors sont dignes du meilleur des films de science-fiction : parcs fermés, terrasses condamnées, frontières verrouillées et rues désertes. Le seul brin d’espoir apparaît sur les balcons qui se remplissent chaque soir à 20h pour saluer le travail des soignants et de toutes les personnes qui nous facilitent le quotidien.

Sur le plan politique, ce film de science-fiction ressemble de plus en plus à une mauvaise comédie, en tout cas pour ceux qui rêvent depuis longtemps d’un projet européen fort. En effet, en survolant les principaux journaux du continent, nous nous rendons compte de la disparité des stratégies et des mesures adoptées par chaque Etat membre, visant à faire face à un virus qui ne s’arrête pas aux postes frontaliers.

De surcroît, en attendant l’arrivée d’une vraie réponse européenne, nous retrouvons par exemple dans ces mêmes journaux les images inédites de l’atterrissage de l’armée russe en Italie, à ce jour encore membre de l’OTAN. En effet, si le soutien de la Russie ou d’autres puissances étrangères telles que la Chine, la Turquie ou Cuba doit être salué, les Européens devraient exiger à nos institutions communes une réponse d’ensemble et solidaire pour venir en appui des pays et régions européennes les plus touchées par l’épidémie.

Reste que ce ne serait pas moins important de louer  la coopération entre régions transfrontalières au cœur de l’Europe. Ces derniers jours, nous avons vu comment dans un temps record se sont mis en place des actions de solidarité entre les territoires du Grand Est et le Luxembourg, la Suisse, l’Allemagne ou encore l’Autriche, pays qui ont pris en charge un nombre important de patients alsaciens afin de désengorger les hôpitaux locaux.

L’espoir n’est donc pas encore perdu et l’Europe reste plus nécessaire que jamais. (M.Berenguer - Secrétaire général de Paneurope France. 07.04.2020)


L'Europe de Bruxelles et de Francfort  sous les feux de la critique

(Les auteurs des articles que nous publions ci-après  sont responsables de leur contenu. Nous ne censurons pas. Nous nous efforçons au contraire de respecter la pluralité d'opinions pour nourrir le débat, même si nous sommes d'un autre avis).

Les postes ont été répartis dans l'UE. Tout est bien qui finit bien ?

par Rainhard Kloucek, Secrétaire général de Paneurope Autriche

Avec un certain retard, mais  plus vite en tout cas que l’actuel gouvernement allemand, la Commission européenne a été assermentée et a commencé son travail. A titre de comparaison, le 19ème  Bundestag allemand élu le 24 septembre 2017 avait été constitué le 24 octobre suivant, mais ses députés n'avaient élu Angela Merkel comme chancelière que le 14 mars 2018 (par 364 voix pour sur 688).  Plus de quatre mois de carence gouvernementale en Allemagne…

Moins d'un mois et demi après les élections européennes du 23-26 mai 1919, Ursula von der Leyen, la candidate de la chancelière allemande, a été élue présidente de la Commission européenne le 2 juillet. Finalement, le temps d'attente à Bruxelles aura été bien plus court qu'à Berlin. L’élection avait été précédée pourtant d’un débat sur la question de savoir comment élire le président de la Commission. Fallait-il opter pour le modèle du « Spitzenkandidat » ou fallait-il procéder aux nominations par accords entre groupes ?

Le « Spitzenkandidat » est un terme allemand (prononcé Chpitzenekandidate) qui peut se traduire par « tête de liste ». Il désigne  le candidat d'un parti majoritaire comme prétendant à la direction du gouvernement d'un Land allemand et évoque depuis 2014  dans le jargon institutionnel européen, le mode de désignation du président de la Commission européenne choisi par la majorité du Parlement européen à la suite des élections. L’autre mode de désignation du chef de la Commission consiste à proposer comme candidat une personne choisie par le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement généralement en accord avec les partis représentés au Parlement car de toute manière le président de la Commission doit obtenir la confiance du Parlement de l’UE. Cest ainsi qu’a été élue Mme von der Leyen.  

En fin de compte, c'est la deuxième procédure qui a prévalu. Cela a souvent été critiqué. On a parlé d’un marchandage pas très démocratique entre partis et États-membres. Ceux qui ont le sens des réalités remarqueront toutefois que c'est ainsi que les postes sont pourvus en politique. Il n'en aurait pas été autrement si la procédure du « Spitzenkandidat » avait été utilisé. Il faut garder présent à l'esprit qu'il s'agissait d'équilibrer les intérêts d’au moins quatre familles de partis et 28 ou 27 États, en tenant compte de l’équilibre entre grands et petits pays, et aussi de l’équilibre entre l'Est et l'Ouest de l'UE. Dans un petit pays, la formation d'un gouvernement prend souvent plus de temps que cette répartition si complexe des postes européens.

La question décisive n'est pas de savoir comment quelqu'un est nommé, mais si les choix des personnalités qui ont été arrêtés, serviront vraiment à relever les défis auxquels l'Europe dans son ensemble et l'UE sont confrontées. Dans de nombreux cas, les doutes sont justifiés.

Cela commence par un grand nombre de postes qui soulèvent de grandes questions et cela va jusqu'aux grands programmes qui émanent de la Commission et sont soutenus par le Parlement Européen.

Une présidente controversée

Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, est certainement une politicienne experte en matière de politique, le but  de la politique étant d’être et de rester au pouvoir. Elle l'a prouvé lorsqu'elle était ministre en Allemagne avec le soutien du parti chrétien-démocrate CDU de Merkel. Si l'on juge en revanche sa compétence en termes de performances, l'état catastrophique de la Bundeswehr à la fin de son mandat de ministre de la Défense de la République fédérale d'Allemagne reste inoubliable. Tout comme en Autriche, la défense nationale allemande a été de facto ruinée par la politique gouvernementale. En outre, dans le bilan allemand de von der Leyen, on trouve les nombreux contrats qui ont servi à distribuer des dizaines de millions d'euros d'impôts à des clients sans produire de résultats significatifs en termes d'amélioration de la Bundeswehr.

Le fait que ce scandale n'ait pas nui à l'actuelle présidente de la Commission européenne peut être la preuve de sa réelle habileté, de la soustraction de la politique gouvernementale actuelle aux regards de l’opinion publique, de la docilité des médias lorsqu’on mène –tout en étant en principe à droite –une politique de gauche. Mme von der Leyen s’est servie de ses six années à la tête de la Défense allemande pour nouer des contacts internationaux qui lui ont certainement été utiles lors de son élection à Bruxelles. Cette femme politique  distinguée et polyglotte nous réserve probablement quelques surprises.

Déficits majeurs en matière de politique étrangère

Le poste le plus problématique est probablement celui du Haut représentant pour la politique étrangère, Josep Borell Fontelles. La politique étrangère reste l'une des grandes faiblesses de l'UE, à preuve l'agression russe contre l'Ukraine ou les récents évènements au Moyen-Orient ainsi que le conflit entre l'Iran et les États-Unis. Sur tous ces dossiers brûlants, l'Europe est restée hors jeu. L'une des raisons en est que les États membres aiment se référer en paroles à une politique étrangère européenne, mais qu’ils ne le permettent pas, car ils aiment eux-mêmes faire de la politique étrangère tout en n’ayant plus la force de le faire. D'autre part, cette faiblesse est due aux personnes qui en sont responsables au sein de la Commission et du Conseil (le Haut représentant est membre de la Commission mais préside également le Conseil des ministres des affaires étrangères). Il doit bien sûr tenir compte de l'étroitesse d'esprit des États membres.

La faiblesse est voulue par les États

Federica Mogherini était déjà faible. Borell sera en plus mauvaise posture encore qu’elle, parce qu’il porte le fardeau espagnol. L’Espagne s’oppose à la reconnaissance du Kosovo. Depuis 2003, l'Union européenne a promis l'adhésion aux six pays d'Europe du Sud-Est qui ne font pas encore partie de l'UE. Jusqu'à présent, ces adhésions ont subi de nombreux blocages imposés par les États membres et, tout récemment, par la France.

 La Commission et le Parlement européens étaient prêts à aller de l’avant. L'un des problèmes non résolus en Europe du Sud-Est est la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo par tous les pays de l'UE. Cinq pays ont jusqu'à présent refusé de la reconnaître, dont l'Espagne. Les quatre autres pays qui ont refusé la reconnaissance ne posent pas de réels problèmes. Ainsi les citoyens du Kosovo peuvent-il se rendre sans problème en Slovaquie par exemple, bien que celle-ci n’ait pas encore reconnu l’indépendance kosovare. Il y a des contacts au niveau gouvernemental, une coopération au niveau des fonctionnaires, et lors de la conférence Globsec sur la sécurité, qui se tient à Bratislava, les politiciens du Kosovo peuvent être présents sans problèmes.

Le Kosovo et le problème espagnol

Mais l'Espagne a une autre position. Les citoyens du Kosovo ne sont pas autorisés à entrer en Espagne. Un visa Schengen n'est pas valable pour les Kosovars. Il existe toujours en Espagne une obligation de visa pour le Kosovo bien que le pays ait rempli toutes les obligations depuis plus d'un an pour la supprimer. Or, sans le Kosovo, il n'y a pas de solution pour l'Europe du Sud-Est. L'intégration de ces pays dans l'UE est dans l'intérêt stratégique de l'UE, cela a été souligné dans divers articles de ce magazine et dans les articles du blog de Karl von Habsburg, président du Mouvement paneuropéen d’Autriche. Alors que le blocus du Kosovo relevait auparavant de la responsabilité de chaque pays de l'UE, avec Borell, la Commission risque d’adhérer à l’idée du blocus.

Le cas problématique de Christine Lagarde

La nomination de Christine Lagarde à la tête de la Banque centrale européenne (BCE) est très problématique. Non seulement parce que l'ex-politicienne française a été condamnée par un tribunal mais n'en a jamais subi les conséquences pour raisons politiques. Comme son prédécesseur, elle défend une politique monétaire très souple. L'Italien Mario Draghi avait ouvert les vannes de l'argent pour sauver les banques, les États en faillite et l'euro. À cette fin, la BCE a racheté des obligations d'État à très grande échelle, ce qui équivaut à un financement des États par la banque centrale européenne. Bien que cela soit interdit en principe dans l'Eurosystème, c’est toléré, y compris par des décisions de justice. Le financement public par la banque centrale se fait toujours aux dépens des citoyens, car cet argent est "imprimé" et non gagné.

La zombification de l'économie

Dans le même temps, une politique de taux d'intérêt bas a été lancée sous Draghi. Elle a abouti depuis à des taux d'intérêt négatifs infligés aux comptes en banque. Quiconque place son argent dans une banque perd de l'argent. Si le taux d'intérêt tombe en dessous du taux du marché en raison d'une intervention politique, cela revient à une expropriation massive des épargnants. Du capital social est détruit et la prévoyance vieillesse privée est menacée. Dans le même temps, le taux d'intérêt artificiellement réduit maintient en vie des entreprises qui auraient disparu depuis longtemps si les conditions du marché étaient respectées.

Dans ce cas, on parle d'une zombification des entreprises. Normalement, une entreprise prospère grâce à l'innovation, à a prise de risque entrepreneurial, à des produits nouveaux et meilleurs. Joseph Schumpeter a parlé de destruction créatrice. Les entreprises dont les produits ne répondent plus aux besoins des consommateurs disparaissent du marché. De nouvelles entreprises apparaissent susceptibles d’offrir de nouveaux et meilleurs produits à des conditions plus favorables. Mais le flot d'argent bon marché déversé par la BCE maintient sur le marché les entreprises faibles et obsolètes. Ces sont mortes-vivantes, n'apportent plus de réelles innovations, mais se maintiennent en vie grâce au goutte-à-goutte du crédit bon marché. D'où la zombification.

L'innovation assure la prospérité

Or, le pouvoir innovation des entreprises avait été l'une des recettes du succès de l'Europe. Aujourd'hui, notre continent commence à prendre du retard dans de nombreux domaines par rapport à d'autres pays et régions. Cette évolution à rebours, tout comme la destruction de capital social, met en danger la prospérité des Européens. Le marché aurait depuis longtemps exigé une augmentation des taux d'intérêt, mais cela aurait posé des problèmes insolubles aux États fortement endettés. Le service des intérêts serait inabordable. L'intérêt politique d'un taux d'intérêt artificiellement réduit - avec toutes ses conséquences négatives - est dans l'intérêt de la politique, pas dans celui de l'économie.

Christine Lagarde a déjà annoncé d'autres méthodes pour augmenter artificiellement la masse monétaire. Il ne s'agit plus seulement de sauver des États ou des banques endettés, il s'agit immédiatement de sauver le monde entier. À l'avenir, la BCE devrait mettre de l'argent à disposition pour sauver le climat. (RK - décembre 2019-janvier 2020)